• PP Danzin

Vie de chien, chienne de vie


La ville était triste, il pleuvait. Les rues étaient mornes et la boue débordait des ruisseaux. Une boue mêlée de détritus, de mégots, de vieilles capotes, de civilisation...

Parfois une voiture passait très vite et éclaboussait les vitres des maisons sales. Il faisait nuit et l'atmosphère était lourde, comme une angoisse pré-mortem. Des gouttes coulaient des toits sans vie et tombaient sur les trottoirs glissants, où personne ne trottait. La rue sentait la peur et la peur sentait la rue.

Parfois, on voyait quelqu'un courir de sa voiture à chez lui, très vite, de peur qu'un fantôme ne se rue sur lui ou par crainte d'être mouillé par la pluie de novembre ; il y avait aussi d'autres braves gens qui fermaient leurs volets et verrouillaient leurs serrures. La ville faisait peur et tous les citadins le savaient.

Hier, on a retrouvé une prostituée poignardée par un justicier taré ! Ça les a rassurés de voir que la loi existait encore ! On entendait juste le son des télévisions, la voix du journaliste qui leur annonçait la mort accidentelle de la fille de joie assassinée.

C'est vrai que ce n'était pas un temps à mettre un chien dehors. Pourtant, il y en avait un...

Un sale chien errant, un bâtard sans classe qui sentait le chien mouillé et qui fouillait dans les poubelles. Une espèce de chien sans race, de taille moyenne, de couleur sombre ; un chien banal, un chien errant standard. Un chien, tout ce qu'il y avait de plus commun, un chien sans peur et sans reproche qui fouillait les poubelles parce qu'il avait faim. Un chien affamé dans un quartier malfamé, un chien qui cherchait de la nourriture pour survivre !

- Il n'y a pas grand chose dans ces poubelles ! pensait le chien. Et par ici, c'est dangereux de rapiner ! L'autre jour encore, il paraît qu'un vieux labrador abandonné qui crevait de faim a fouillé dans une poubelle et s'est piqué la truffe avec une seringue salement jetée. Et il est mort du SIDA quelques semaines plus tard ! Sale temps pour un chien des rues, surtout que la denrée se fait rare dans les déchets du quartier de la Résistance !

On entendit des cris au bout de la rue ; une femme était déjà étendue et hurlait à la mort. Une vieille femme décrépite, ridée et triste, une vieille des villes, habillée comme une vieille femme des villes, à qui les vêtements avaient été déchirés. Une vieille femme sénile, qui saignait et qui mourait...

Jadis, elle avait dû être belle et avait dû avoir beaucoup de soupirants. Mais aujourd'hui, elle était vieille, seule, gelée et moribonde. Elle se souvenait de sa jeunesse et délirait.

Personne ne l'avait vu se faire agresser, personne ne la voyait mourir ; il faisait trop froid pour voir une vieille femme qui mourait, il faisait trop peur pour voir une vieille femme se faire agresser, et surtout, il y avait un bon film à la télévision...

Le sang chaud qui fumait sur le schiste glacé donnait l'impression qu'une âme quittait son corps, mais ce n'était que son dernier souffle, le dernier souffle d'une vieille dame assassinée devant chez elle, qu'un chien avait vu au loin.

- Tiens, un reste de sandwich Mac Donald's ; je vais déjà avaler ça, avant qu'un S.D.F ne vienne manger le pain dans ma gueule ! Il n'y a pas beaucoup de clochards par ici, mais il y a un justicier. Et depuis qu'il y a un justicier, il y a beaucoup moins de clochards qui fouillent dans les poubelles mais il y a plus de poubelles avec des corps de clochards dedans ! Dire qu'il y a des clébards qui mangent du clochard ! Moi, j'aime pas manger du vagabond, je préfère du bourgeois, c'est plus gras, mais c'est plus rare !!

La nuit commençait à tomber, et le silence pesait dans une étrange indifférence. On n'entendait pourtant encore dans un H.L.M, les pleurs d'un enfant que le père alcoolique avait battu. La rue étant redevenue calme, le chien se coucha.

......................

Le matin, c'était la cohue ; les gens se dépêchaient, les gens se pressaient, les gens se hâtaient, ils allaient travailler à l'usine ou au bureau ; d'autres allaient étudier dans des universités, et beaucoup d'autres encore ne travaillaient pas et ne se rendaient nulle part...

Un enfant passa près du chien et le caressa, mais la mère ne caressa pas l'enfant, elle le gifla et l'enfant pleura.

- On ne doit pas caresser les chiens errants, ils pourraient te faire mal !

Le chien pensa :

- On ne doit pas faire mal aux enfants, sous prétexte qu'ils caressent un chien errant...

Mais le chien avait l'habitude et surtout très faim. Son attention fut attirée par des sirènes de police et par des voix d’Hommes, au bout de la rue. Des hommes et des femmes entouraient un cadavre de vieillarde.

- Elle a été volée et violée ! dit un policier.

- C'est un accident ! dit le maire.

- C'est madame Padebol, la veuve du cordonnier, celui qui s'est pendu avec un lacet de chaussure, parce qu'il en avait marre qu'on le fasse marcher ! dit une concierge.

- Quelle idée de sortir seule, le soir, à son âge ! dit un tueur.

- Qu'on prévienne le notaire ! dit son fils.

- Qu'on le prévienne très vite ! dit sa fille.

Le chien reconnut la vieille décrépite et suivit le fils qui se disputait déjà l'héritage avec sa soeur.

Ils étaient à pied, les enfants du cordonnier ; ils s'énervaient, ils criaient, ils parlaient de la vieille et donnèrent un coup de savate (les enfants du cordonnier) au chien qui se sauva sans demander sa part.

- En voilà deux qui s'entendent comme chien et chat ! murmura le cabot. C'est fini, terminée ma vie de chien dans ce quartier de fous, dans ce quartier de pauvres et de jaloux. La pauvreté, ça rend méchant et en plus ça rend sauvage... Aujourd'hui, je déménage. Je pars pour un quartier chic, un quartier résidentiel, avec des poubelles en or dur. Un quartier où il y a plein de commerces et plein de restaurants, un quartier de braves gens ! Un quartier où l'on peut manger à sa faim, sans se casser la dent sur la croûte d'un pistolet, ni se piquer le nez avec une vieille seringue usagée !

Le chien traversa toute la ville qui semblait toujours aussi triste, les maisons étaient moins hautes, mais plus spacieuses, plus belles et plus propres aussi ; mais les visages étaient toujours aussi mornes et les poubelles, toujours aussi pleines de vide.

- Tiens, les rues sont plus éclairées et les voitures plus américaines, ici ; mais il y a toujours autant de crottes sur ces trottoirs ! observa le chien.

- Ici, ce sont des crottes de chiens en laisse, des crottes de chiens à sa maîtresse, des crottes qui sentent aussi fort que celles du quartier de la Résistance, mais qui proviennent des derrières toilettés de ces toutous de compagnie, qu'on sort le soir pour qu'ils puissent faire leurs petits pipis et leurs gros cacas ! lui dit un homme normal, un homme errant standard ! Un homme tout ce qu'il y a de plus commun, un homme sans peur et sans reproche, qui fouillait lui aussi dans les poubelles, parce- qu'il avait faim.

- Ah bon, les gens sortent le soir, ici ? Les temps changent, songea le chien, les gens aussi !

- Ce ne sont pas les gens qui changent, c'est l'argent qui les fait changer. Viens avec moi, ensemble, on sera plus fort et on pourra survivre !!

- Tiens, un humain gentil ! C'est un clochard, mais il est gentil ! Je vais le suivre comme un Ami ; c'est vrai, on aura plus chaud ensemble, et on pourra se défendre !!

- Allez, viens, partons d'ici avant que la police et la fourrière nous fassent déguerpir ou nous emprisonnent ; soyons complices, soyons unis ! Je te raconterai des histoires d'hommes, et toi des histoires de chiens, et tu verras que nos histoires sont les mêmes, et que tous les deux, on est du même monde, le monde des êtres libres !

- C'est vrai après tout, pensa l'animal, le chien est le meilleur ami de l'homme seul, et celui là, il est bon et il est même un peu chien au fond ! Je te suivrai donc, mon compagnon d'infortune, partout sur les routes de la vie, ensemble on luttera, et unis, on sera heureux !

Il ne pleuvait plus sur la ville. Pourtant, quelques gouttes coulaient encore sur la joue du vagabond et sur le museau du vieux cabot ; ils pleuraient tous les deux, d'une même joie...

Une joie commune...

Une joie partagée...


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